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LA GUADELOUPE UN DEPARTEMENT COMME UN AUTRE...

jeudi 26 février 2009

En 1794, la Convention abolit l’esclavage dans les colonies. La seule île où le décret d’abolition sera appliqué est la Guadeloupe, Napoléon rétablit l’esclavage en 1802, le colonel Louis Delgrès se révolte, il est battu à Matouba. Pour ne pas se retrouver en esclavage il se suicide avec près de 300 hommes. Il devient le héros des guadeloupéens contre la tyrannie.

La Guadeloupe, cyclonique, sismique et volcanique, s’est construite en moins de quatre siècles sur le massacre des indigènes, l’esclavage de peuples exilés du continent africain puis des comptoirs de l’Inde. La Guadeloupe colonisée par la France puis administrativement et économiquement par la Martinique, n’est-elle pas devenue aujourd’hui qu’un paradis pour touristes et un temple de la consommation ?

Une large partie de la population vient de répondre ASSEZ, "la gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo", un soulèvement populaire et pacifique se rappelle au bon souvenir des "maîtres", des "profiteurs d’ici et d’ailleurs".
Une histoire douloureuse gravée dans les mémoires, la crise internationale, les scandales financiers, l’explosion des prix des produits alimentaires, les pratiques abusives et frauduleuses de grandes entreprises de la distribution et du secteur pétrolier, un taux de chômage record, des Rmistes par dizaine de milliers, des jeunes et des personnes âgées passant de la pauvreté à la misère, des milliers d’hectares de terres agricoles disparaissent, des défiscalisations immobilières au bénéfice de riches contribuables avec en corollaire une augmentation hallucinante du foncier pour les gens d’ici, des immeubles et villas de luxe surgissant récemment le long du littoral sur les 50 pas géométriques, la construction de logements sociaux dans des zones inondables, tous ces paramètres et bien d’autres encore sont à l’origine de cette révolution tranquille, jusqu’au 15 février 2009.

Ni l’Etat, ni les partis politiques traditionnels n’ont pris la juste mesure de la détresse d’une partie de la population. Il a fallu la création d’un collectif initié et mené par des intellectuels et activistes souvent autonomistes ou indépendantistes, puis rejoint par de nombreuses associations représentant un large spectre de la population, pour mettre en exergue ces inégalités criantes et faire bouger les pions sur l’échiquier guadeloupéen.
Il faut souligner les pratiques agressives et mafieuses de ces " Messieurs de la Martinique ” qui ont la main-mise sur l’ensemble de l’activité commerciale et des organismes de crédit, complotant jusqu’en Guadeloupe contre les entreprises locales qui réussissent, allant de l’agriculture à la distribution.

Ce conflit a une toile de fond socio-raciale. Dans les grandes entreprises, les dirigeants et les cadres sont très majoritairement békés, blancs pays ou métropolitains. La situation est à peu près semblable, quoique moins critique, dans l’administration. On trouve des chefs de service et cadres antillais plus nombreux mais souvent dans des services à caractère social, plus proches des citoyens. Comme le souligne Mme Braflan-Trobo dans son livre (*) sur les conflits sociaux dans l’archipel "les relations sociales sont compliquées par des facteurs ethnique, culturel et géographique".
L’exaspération monte aussi chez les fonctionnaires. Les services de l’Etat mettent en oeuvre des suppressions d’emplois et des réorganisations sans consultation des élus de Guadeloupe. De nombreux emplois qualifiés disparaissent subrepticement dans l’archipel.

Ne soyez pas surpris de voir encore au XXI ème siècle des luttes syndicales et politiques fortes sous nos tropiques. Le guadeloupéen a appris à résister aux hommes et aux éléments d’une nature parfois excessive. Ce peuple lutte, comme il y a bien des décennies, en France, là où les ouvriers résistaient parfois des mois pour obtenir des augmentations salariales et des avantages sociaux dont nous bénéficions tous aujourd’hui. Les Guadeloupéens viennent de se réveiller avec fierté et sûrs de leur bon droit. Ne cherchez pas plus loin les raisons pour lesquelles le mouvement syndical est plus militant, radical et parfois musclé.

Ne vous étonnez plus de voir une cinquantaine d’organisations, culturelles, syndicales, politiques allant des verts aux indépendantistes, se réunir au sein du collectif LKP ( Lyannaj Kont Pwofitasyon, rassemblement contre les profits outranciers).

Maintenant, permettez nous, par quelques exemples divers sur l’histoire, l’économie ou l’actualité récente de vous demander si l’on peut considérer la Guadeloupe et la Martinique comme des départements comme les autres ?

En Martinique, 52% des terres agricoles appartiennent à moins de 1% de la population.

Taux de chômage : en Martinique 22% (Insee), 26% pour la Guadeloupe (Insee).

Près de 35% des populations de Martinique et de Guadeloupe sont exilées en Europe, aux USA, au CANADA, (imaginez 20 millions de français hors de leurs frontières pour poursuivre des études ou trouver du travail). Cela met aussi un frein certain aux relations familiales, surtout avec les prix excessifs pratiqués lors des vacances scolaires par les trois compagnies aériennes desservant l’archipel.

Les planteurs ont pu empoisonner les bananeraies avec le chlordécone (insecticide) en toute impunité jusqu’au milieu des années 90, avec l’aval des différents gouvernements de tous bords (dérogations). Conséquence, record mondial du nombre de cancers de la prostate pour la Guadeloupe. Ce produit fut interdit dès 1978 aux USA.
Aujourd’hui des milliers d’hectares, des cours d’eaux, sont empoisonnés pour des décennies, mais "silence”, il ne faut rien dire sur cette catastrophe sanitaire dès fois que cela fasse fuir les touristes et empêche l’exportation des fruits (rassurez vous, la banane reste saine). Tous les moyens sont bons pour arrêter les procédures en justice. Ce scandale est aussi grand que celui du sang contaminé, mais il concerne des nègres alors... Empoisonnez-vous et mourrez en silence.

Quelques faits au cours du 20ème siècle :
- Février 1910, grève de travailleurs de la canne, répression, 9 morts à Saint-François.

- Février 1925, grève de travailleurs, répression, 6 morts à Petit Canal.

- En 1946, la Guadeloupe et la Martinique deviennent des départements.

- Février 1952, grève d’ouvriers de la canne, répression, 4 morts au Moule.

- En 1953, 53 jours de grève permirent aux fonctionnaires indigènes de Guyane, Réunion, Martinique et Guadeloupe d’obtenir sur leur paye une prime de 40% pour vie chère. ( avant cette grève les fonctionnaires venus de métropole touchaient + 70%, les Guadeloupéens-Martiniquais-Guyanais et Réunionnais... Rien).

- Le 24 juillet 1967, le général De Gaulle, sur un balcon de l’hôtel de ville de Montréal, prononçait cette phrase restée célèbre "vive le Québec libre"... Deux mois avant, les képis rouges des forces spéciales de la République française tiraient sur des manifestants, place de la Victoire à Pointe à Pitre, d’abord sur une foule d’ouvriers du bâtiment réclamant une augmentation de salaire de...2% et sur des militants maoïstes et indépendantistes du GONG puis pendant trois jours sur n’importe qui de couleur dans les rues de la ville. Officiellement 87 morts , des centaines de blessés, (reconnu seulement en 1985 par l’Etat français), de jeunes guadeloupéens furent torturés à la sous-préfecture et à la gendarmerie du Morne-Miquel, vous ne nous croyez pas ? Vos collègues antillais, ici, peuvent vous en parler, témoigner. Ils étaient enfants ou lycéens, ils se souviennent du bruit des mitraillettes, de la répression, des morts, des enterrements en cachette.

Cet épisode de l’Histoire française, ignorée par les différents gouvernements de droite comme de gauche, par leurs historiens et surtout par l’Education Nationale est toujours mal vécue en Guadeloupe. En métropole on ne connait que mai 1968.

2Cette tragédie reste une plaie ouverte entre la France et la Guadeloupe.2

- 1983-1986, multiples attentats à la bombe de l’ARC, (Alliance Révolutionnaire Caraïbe), 7 morts.

Connaissez vous un autre département français où une grève générale de quatre semaines paralysant toute activité, ne suscite aucune action officielle du Président de la République, lui si prompt à se déplacer dans le monde entier, à occuper l’espace médiatique, à vouloir résoudre tous les problèmes du monde ?
Lors de la cinquième semaine de grève, imaginez ce que nous avons pu ressentir lorsque nous avons vu le Président à la télévision sur LCI, assister à un match de football alors que nous entendions des tirs à balles réelles, des explosions autour de nos foyers, alors qu’un citoyen payait de sa vie son engagement syndical et que plusieurs policiers et gendarmes étaient blessés par des armes à feu.
( Le jeudi 19 février 2009, le Président Sarkozy recevait enfin les élus de l’Outre-Mer à l’Elysée, soit 30 jours après le début des évènements).
Connaissez vous un autre département où la plupart des médias nationaux débarquent du même avion qu’un secrétaire d’état, 15 jours après le début de la manifestation ? La Guadeloupe est si proche pour un séminaire ou pour des vacances mais si éloignée dès qu’un problème se profile à l’horizon. Cette situation est vécue ici comme du mépris.

Nous nous élevons ici, métropolitains ou antillais contre les propos malsains et d’une bêtise suffisante de quelques parlementaires ( rares heureusement ) qui évoquent les évènements d’ici, comme "manifestifs", poncif habituel sur les antillais, ou comme cette députée UMP de l’ Indre et Loir n’ayant comme seule réponse à la vie chère "mais quel est le prix de la noix de coco ?" ( LCP, chaîne parlementaire le 19 février ).
Que dire aussi des propos de cet intellectuel invité permanent de LCI, M Jacques Marseille en évoquant la Guadeloupe "retirez 26% de chômeurs, 40% de fonctionnaires et 7% de Rmistes et regardez le nombre de gens qui travaillent". (LCI le 21 février 2009).

Vous venez de faire un petit tour rapide dans la Guadeloupe sociale et son histoire.

Le LKP est porteur d’une grande responsabilité, d’un grand espoir pour les uns, de craintes pour d’autres. Que feront de ce nouveau pouvoir ses principaux responsables ? C’est peut-être là leur véritable combat de demain. Les politiques arriveront-ils à laisser de côté leurs divergences traditionnelles et les échéances électorales pour le bien des populations ? Trouverons-nous dans le grand patronat des hommes et des femmes prêts à ouvrir une nouvelle voie ? Il faut espérer une solution rapide à cette crise, sinon se profileront vraiment le populisme et les extrémistes de tous bords.
Que tous ces évènements ne vous découragent pas de venir visiter notre pays dès que les esprits se seront apaisés, il le mérite. Venez découvrir l’Ile aux belles eaux et surtout sa population très attachante. Tout ce que réclame ce peuple, comme tous les peuples du monde , c’est un peu plus de justice, une meilleure répartition des richesses, vivre et créer une famille dans la dignité.

Le SPASMET-Solidaires en Guadeloupe, le 24 février 2009

Livres, liste non-exhaustive :

- (*) Patricia BRAFLAN-TROBO, Conflits sociaux en Guadeloupe, histoire, identité et culture dans les grèves en Guadeloupe, www.librairieharmattan.com

- Henri BANGOU, La Guadeloupe et sa décolonisation ou un demi-siècle d’enfantement, Editions Harmattan www.librairieharmattan.com

- Pierre SAINTON, Vie et survie d’un fils de Guadeloupe, ( Editions Nestor rue des caramboliers 97113 Gourbeyre)

- François-Xavier GUILLERM, (In)dépendance créole, Editions Jasor 46 rue schoelcher 97110 Pointe à Pitre, editions_jasor@mediaserv.net

- Mai 67 au nom de la vérité et de la justice (éditeur A.G.R.E, association guadeloupéenne de recherches et d’études BP132 97181 les Abymes).

- Le procés des guadeloupéens, éditions Harmattan, www.librairieharmattan.com

- Aure JEANGOUDOUX, français de souches, Editions Jasor 46 rue schoelcher 97110 Pointe à Pitre, editions_jasor@mediaserv.net

- Claude RIBBE, le crime de Napoléon, Editions Privé 2005.

- Raphaël CONFIANT & Louis BOUTRIN , Chronique d’un empoisonnement annoncé, Editions Harmattan www.librairieharmattan.com

- Jean-François ROZAN, Mémoires d’avant la nuit, Editions Jasor 46 rue schoelcher 97110 Pointe à Pitre, editions_jasor@mediaserv.net

- Frantz FANON, Peau noire, masques blancs, Editions Seuil www.seuil.fr

Internet :

EVENEMENTS DE MAI 67 voir 8 documents vidéos, adresse web : www.wideo.fr tapez : SONJE ME 67


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